Les Nouvelles de Zouré

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34. Grève n’est pas grève !

La voix gutturale que je n’avais pas reconnue n’était autre que celle de Soulby. Ma noire et subite colère était donc compréhensible. Je n’admettais pas qu’il m’ait autant fait peur. Je poursuivis donc Soulby dans la cour. Mais dès qu’il arriva à la porte, il freina brutalement, de sorte que je me retrouvai à califourchon sur son dos.

Conséquence, notre attelage piqua du nez et s’écrasa comme un avion dans la poussière. On se releva.

- Pourquoi as-tu freiné aussi brutalement sans allumer tes feux arrière ? Grommelai-je.

- Parce qu’il y a couvre-feu dehors !

J’ouvris de grands yeux. C’était quoi, un « couvre-feu » ? Je matérialisai à haute voix ma question.

- Un couvre-feu, ça veut dire que personne ne doit mettre le nez dehors, sinon, on te tabasse ! expliqua doctement Soulby.

- Et pourquoi y a-t-il couvre-feu ?

- Eh ben, parce que les militaires ont ouvert le feu hier nuit et le gouvernement a décidé de couvrir ce feu.

- Tu es sûr que c’est ça ?

- Sûr et certain !

- Moi je ne suis pas sûr !

- C’est ton problème ! Sandrine est là ?

Soulby découvrit l’objet de sa question dans ma chambre (enfin, si on veut appeler ainsi l’un des coins de l’unipièce) en train de se refaire le visage. Les deux complices de toujours se saluèrent, se serrèrent dans les bras, histoire de voir si la nuit mouvementée n’avait pas laissé de traces sur eux.

A un moment donné, je trouvai que ces salutations avaient trop duré.

- Bon, si vous ne voyez pas d’inconvénient, j’ai faim. Allons chercher  à manger !

- C’est vrai qu’il est midi ! remarqua Sandrine.

- Quoi ? Déjà midi ? m’exclamai-je. Mais, nous avons dormi trop longtemps alors !

- Même s’il est 19h, on ne peut pas sortir. Je viens de te dire qu’il y a couvre-feu !

- Mais y a quoi dans pays-là même ? explosai-je.

- Dis, Soulby, il y a eu coup d’Etat ? demanda Sandrine.

- Non. Selon ce que ma déglinguée de poste radio m’a sussurré à l’oreille ce matin, il y aurait des militaires qui ont passé la nuit à viser les étoiles. Je ne sais pas s’ils avaient promis à leurs dulcinées de leur décrocher la lune mais j’ai trouvé cette manière de faire curieuse !

- Donc, ils ne tiraient pas sur le président ? demandai-je.

- Non.

- Mais sur qui alors ?

- Sur personne ! En fait, ils tiraient sur l’Etat !

- L’Etat ?

- Oui ! Ils disent que l’Etat ne les gère pas bien. Voilà pourquoi ils ont tiré sur lui !

Je ris. Soulby me demanda pourquoi.

- Donc, nous et puis les militaires, c’est la même chose !

- Comment ça ? demanda Soulby.

- Les militaires sont aussi en grève comme nous ! L’Etat ne les gère pas bien comme nous. Leur RU ne vaut rien. Comme nous ! Leur FONER ne vaut rien. Comme nous ! Leurs amphithéâtres ne valent rien. Comme nous ! Ils font le rang partout, même quand ils courent. Comme nous ! Ils sont aigris. Comme nous !  Donc, ils font grève. Comme nous !

Sandrine secoua la tête.

- Tu sais, moi je ne pense pas que étudiants et militaires c’est même chose dè !  Est-ce que tu as dormi hier nuit ?  Mais quand les étudiants font grève, tout le monde circule, non !

Soulby lui prêta main forte.

- Et puis, ce n’est pas la même terminologie : les étudiants ne font que grève. Mais les militaires font « MUTENERIES » ! Grève, c’est pas grève dè !

- Bon ! Ce n’est pas tout ça ! Moi j’ai faim !

- Y a couvre-feu ! psalmodia Soulby.

- Mais c’est quelle histoire de couvercle qui couvre du feu  et qui empêche les gens d’aller manger ?

Soulby fouilla dans sa poche et sortit un petit bidule carré qu’il mit en marche. Celui-ci se mit à criailler comme un lutin : « Bienvenu au journal de 13h. Tout d’abord, ce communiqué du ministère de… »

- Ecoutez ! On va dire que le couvre-feu est pour 12 h !

« … une réquisition de 18h à 6 h du matin !»

Sandrine et  moi regardâmes fixemment Soulby.

- Où est ton couvre-feu là ?

- Euh, je … je… Eh, j’ai appris ce matin que y a couvre-feu à 12h. Est-ce que moi je sais. Peut-être que couvre-feu c’est familier et que c’est réquisition qui est en langage soutenu.

- Bon, si j’ai bien compris, on a dit que nos libertés ne seront réquisitionnées qu’à partir de 18h. Ce qui veut dire qu’on peut aller chercher à manger.

Malgré les protestations de Soulby, Sandrine et moi sortimes. Soulby aussi.

Et nous voilà  dehors. Il n’y avait pratiquement personne dans la rue. On ne prit pas la peine d’aller au RU. On trouva une vendeuse de « benga » et on déposa notre tente devant son étal.  On prit deux plats. Cela devrait suffire pour les trois invités si on ajoutait les gobelets d’eau que boira chacun pour compléter la ration.

- Tu vois, ton feu n’est pas encore couvert ! Dis-je.

Je n’avais pas fini ma phrase ni le sourire moqueur que j’esquissais quand les maudites pétarades explosèrent non loin de nous. La vendeuse de « benga » souleva sa bassine. Ses clients se transformèrent en lièvres.

Soulby, Sandrine et moi réussimes la prouesse de nous métamorphoser en lapins. On  détala, oreilles au vent jusque devant chez nous. Mais là, une surprise désagréable nous attendait.

A suivre…

Par ZOURE



02/01/2013
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